ADDICTION ET

TRAVAIL

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10 mn.

Publié le

09 septembre 2025


Mots-clés

travail
performance
stimulants
fatigue
dépendance

Se droguer pour travailler?

Dans le contexte professionnel où elle existe, la consommation ne vise pas d’abord la recherche de plaisir. Elle peut répondre à une fonction très concrète : rester éveillé, soutenir l’attention, faire face à des horaires décalés, atténuer l’anxiété, supporter la douleur ou simplement continuer à travailler malgré l’épuisement.

Stimulants, médicaments détournés de leur indication, alcool, cannabis ou antalgiques peuvent ainsi devenir des outils de régulation de la journée de travail. Leur efficacité immédiate peut toutefois être trompeuse. À mesure que la consommation se répète, elle peut masquer la fatigue, désorganiser le sommeil, réduire les capacités de récupération et favoriser l’installation d’une dépendance.

Le produit n’est alors plus utilisé pour améliorer la performance, mais pour maintenir un niveau de fonctionnement devenu difficile à atteindre sans lui [1].

Ce qui aide d’abord à tenir au travail peut, peu à peu, devenir nécessaire pour simplement parvenir à travailler.

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Pourquoi consommer pour travailler ?

Pourquoi consommer pour travailler ?

Certaines organisations du travail exposent durablement à la fatigue, aux horaires décalés, au manque de sommeil, à la pression des résultats ou à l’insécurité professionnelle. À cela peuvent s’ajouter une disponibilité permanente, des contraintes physiques importantes ou l’impossibilité de récupérer correctement entre deux journées.

Dans ce contexte, certaines substances peuvent progressivement acquérir une fonction précise. Les stimulants peuvent être utilisés pour tenir malgré la fatigue, augmenter la vigilance ou maintenir un niveau de performance jugé nécessaire. À l’inverse, l’alcool, le cannabis ou certains médicaments peuvent servir, après le travail, à diminuer la tension, faciliter l’endormissement ou simplement permettre de « décrocher ».

Il peut ainsi se mettre en place une véritable régulation par les produits : quelque chose pour tenir, puis autre chose pour redescendre. La consommation n’est alors plus seulement recherchée pour le plaisir qu’elle procure. Elle devient une réponse fonctionnelle à des contraintes professionnelles qui se prolongent.

La surcharge de travail et l’insécurité de l’emploi ont d’ailleurs été associées à certaines consommations d’alcool ou de drogues avant, pendant ou après la journée de travail [1]. Dans certains secteurs, le phénomène peut être renforcé par une culture professionnelle qui valorise l’endurance, banalise l’épuisement ou rend difficile l’expression de ses limites. Dire que l’on ne tient plus, demander de l’aide ou refuser certaines contraintes peut alors être vécu comme un aveu de faiblesse.

La consommation reste souvent invisible parce qu’elle permet précisément de continuer à fonctionner. Ce qui apparaît comme une conduite individuelle peut alors constituer, au moins en partie, une tentative d’adaptation à une difficulté qui relève aussi de l’organisation du travail.

Au début, la personne conserve généralement le sentiment de maîtriser son usage : elle choisit les moments où elle consomme et pense qu’elle pourra s’arrêter lorsque la période difficile sera passée. Lorsque les contraintes persistent, cependant, cette réponse ponctuelle peut devenir une habitude, puis s’intégrer durablement au fonctionnement quotidien.

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Une performance souvent surestimée

Les stimulants peuvent, pendant un temps, augmenter l’éveil, réduire la sensation de fatigue et aider à rester concentré plus longtemps sur une tâche répétitive, à résister aux distractions ou à maintenir son attention après plusieurs heures de travail. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils améliorent l’ensemble des capacités intellectuelles ni qu’ils garantissent de meilleurs résultats.

Chez les personnes en bonne santé, les études portent notamment sur le méthylphénidate, médicament prescrit en particulier dans le TDAH, c’est-à-dire le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, sur le modafinil, utilisé pour favoriser l’éveil dans des troubles comme la narcolepsie, et sur les amphétamines, substances stimulantes dont certaines formes ont également des usages médicaux. Lorsqu’ils sont utilisés hors indication médicale dans l’espoir d’améliorer les performances intellectuelles, leurs effets apparaissent variables et généralement modestes.

Des méta-analyses retrouvent par exemple de faibles améliorations dans la capacité à maintenir l’attention, à inhiber une réponse impulsive ou à retenir temporairement une information en mémoire [3][4]. En revanche, elles ne montrent pas d’augmentation générale de l’intelligence ou de l’efficacité cognitive.

Il existe surtout un décalage possible entre ce que la personne ressent et ce qu’elle accomplit réellement. Elle peut se sentir plus énergique, plus concentrée ou plus productive sans pour autant mieux résoudre un problème complexe, prendre de meilleures décisions, produire davantage d’idées originales ou repérer plus facilement ses erreurs. Le sentiment d’être plus performant peut ainsi augmenter davantage que la performance elle-même.

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Quand l’outil devient une nécessité

Le premier signe d’une évolution problématique n’est pas toujours l’augmentation spectaculaire des quantités. Il peut s’agir de la conviction de ne plus pouvoir commencer une journée, participer à une réunion ou terminer une tâche sans consommer.

La tolérance peut conduire à rechercher davantage de produit pour obtenir le même effet. En dehors des consommations, la personne ressent plus fortement la fatigue, l’irritabilité ou le manque de motivation qu’elle cherchait initialement à éviter.

Un cercle se forme alors : la substance permet de dépasser temporairement les limites du corps, mais perturbe la récupération. La fatigue augmente, ce qui renforce le besoin de consommer à nouveau. Le produit ne crée plus une performance supplémentaire ; il compense progressivement les effets du cycle qu’il contribue à entretenir.

L’usage peut aussi se déplacer hors du travail. Une consommation initialement réservée aux périodes intenses apparaît lors des journées ordinaires, puis pendant les loisirs. La personne organise progressivement son emploi du temps en fonction du produit, de ses effets et de sa disponibilité.

Intervenir ne consiste pas uniquement à demander l’arrêt de la consommation. Il faut comprendre ce qu’elle rend possible : rester éveillé, supporter une douleur, calmer une angoisse, affronter une pression ou éviter un effondrement.

La réponse peut associer un accompagnement médical, psychologique et professionnel. Une modification des horaires, de la charge de travail, de l’organisation ou de l’accès au repos peut être aussi importante que le travail réalisé sur la consommation.

Un environnement professionnel soutenant peut favoriser la prévention et le rétablissement. À l’inverse, la stigmatisation, la peur d’une sanction ou une culture qui banalise les produits peuvent retarder la demande d’aide [7][8].

Lorsqu’un médicament a été prescrit, son dosage ou son arrêt ne doit pas être modifié sans en parler au professionnel qui le suit. Une consommation non prescrite ou devenue difficile à contrôler mérite également un avis médical confidentiel.

Références

[1] Frone, M. R. (2008). Are Work Stressors Related to Employee Substance Use? The Importance of Temporal Context Assessments of Alcohol and Illicit Drug Use. Journal of Applied Psychology, 93(1), 199–206. DOI


[2] Repantis, D., Schlattmann, P., Laisney, O., & Heuser, I. (2010). Modafinil and Methylphenidate for Neuroenhancement in Healthy Individuals: A Systematic Review. Pharmacological Research, 62(3), 187–206. DOI


[3] Ilieva, I. P., Hook, C. J., & Farah, M. J. (2015). Prescription Stimulants’ Effects on Healthy Inhibitory Control, Working Memory, and Episodic Memory: A Meta-Analysis. Journal of Cognitive Neuroscience, 27(6), 1069–1089. DOI

[4] Marraccini, M. E., Weyandt, L. L., Rossi, J. S., & Gudmundsdottir, B. G. (2016). Neurocognitive Enhancement or Impairment? A Systematic Meta-Analysis of Prescription Stimulant Effects. Experimental and Clinical Psychopharmacology, 24(4), 269–284. DOI


[5] Roberts, C. A., Jones, A., Sumnall, H., Gage, S. H., & Montgomery, C. (2020). How Effective Are Pharmaceuticals for Cognitive Enhancement in Healthy Adults? European Neuropsychopharmacology, 38, 40–62. DOI


[6] Frone, M. R. (2016). Work Stress and Alcohol Use: Developing and Testing a Biphasic Self-Medication Model. Work & Stress, 30(4), 374–394. DOI


[7] Frone, M. R., Chosewood, L. C., Osborne, J. C., & Howard, J. J. (2022). Workplace Supported Recovery from Substance Use Disorders: Defining the Construct, Developing a Model, and Proposing an Agenda for Future Research. Occupational Health Science, 6, 475–511. DOI


[8] Frone, M. R. (2009). Does a Permissive Workplace Substance Use Climate Affect Employees Who Do Not Use Alcohol and Drugs at Work? Psychology of Addictive Behaviors, 23(2), 386–390. DOI