Quand une consommation

commence à inquiéter

Le doute arrive souvent avant la certitude. On ne sait plus très bien si l’on dramatise, si l’on minimise, ou si quelque chose commence réellement à se déplacer.

Quand une consommation commence à inquiéter

Le doute arrive souvent avant la certitude. On ne sait plus très bien si l’on dramatise, si l’on minimise, ou si quelque chose commence réellement à se déplacer.

Il est rare qu’une conduite addictive commence par une évidence. Le plus souvent, elle s’installe dans une zone trouble, progressive, difficile à nommer. Une consommation augmente un peu. Un rituel devient plus régulier. Une personne se promet de ralentir, puis repousse ce moment. Rien ne semble encore spectaculaire, mais quelque chose insiste. Les classifications diagnostiques contemporaines, notamment le DSM-5-TR (American Psychiatric Association, 2022) et la CIM-11 (World Health Organization, 2019), rappellent qu’un trouble addictif ne se réduit pas à la quantité consommée : il se comprend aussi à partir de la perte de contrôle, de la répétition, du désir difficile à contenir, du retentissement sur la vie quotidienne et de la poursuite malgré les conséquences.


C’est souvent là que naît l’inquiétude. Non pas dans le scandale, ni dans la chute brutale, mais dans une modification presque discrète du rapport à soi. On se surprend à penser davantage au produit, au moment où l’on pourra consommer, à la manière de cacher, d’expliquer ou de justifier. On continue parfois à travailler, à parler, à sortir, à répondre aux obligations. Pourtant, intérieurement, la place prise par la consommation devient plus grande. Ce déplacement est essentiel : ce n’est pas seulement le produit qui compte, mais la place psychique, corporelle et relationnelle qu’il occupe peu à peu.


La difficulté tient au fait que les signes ne sont pas toujours visibles. Les travaux de Koob et Volkow (2016) montrent que l’addiction ne repose pas uniquement sur la recherche du plaisir, mais sur une transformation progressive des circuits de la récompense, du stress et du contrôle. Volkow et al. (2016) insistent également sur le fait que les avancées neurobiologiques ont profondément modifié la compréhension de l’addiction, en mettant l’accent sur les mécanismes cérébraux impliqués dans le craving, la perte de contrôle et la poursuite de la consommation malgré ses effets négatifs. Autrement dit, une conduite peut devenir problématique même lorsqu’elle conserve une apparence ordinaire. La personne peut continuer à fonctionner, à travailler, à donner le change, tout en sentant que la consommation devient plus difficile à déplacer. Ce qui compte, ce n’est donc pas seulement le nombre de verres, de prises, de comprimés ou d’heures passées dans un comportement. C’est la liberté qui reste autour.


Un premier repère peut être la répétition. Lorsque la consommation revient malgré les décisions prises, malgré les conséquences, malgré l’envie de faire autrement, elle mérite d’être interrogée. Everitt et Robbins (2016) décrivent ce passage progressif de l’action volontaire vers l’habitude, puis vers des formes plus compulsives de comportement. Dans la vie quotidienne, cela peut se traduire par une impression très simple : on ne fait plus seulement “par envie”, on le fait parce que cela s’impose, parce que cela revient, parce que l’on trouve chaque fois une raison de recommencer. Aujourd’hui seulement. Après cette période. Quand le travail ira mieux. Quand l’anxiété retombera. Quand je serai moins seul. Ces phrases ne sont pas des preuves d’addiction, mais elles peuvent signaler qu’un rapport de dépendance commence à s’organiser.


Un autre signe est la fonction que prend la consommation. Au départ, elle peut être associée au plaisir, à la détente, à la fête, à l’apaisement ou à la performance. Puis elle devient peu à peu une réponse. Une réponse à l’angoisse, à la fatigue, au vide, à l’ennui, à la pression, au sentiment de ne plus y arriver. Les travaux de Robinson et Berridge (2008) sont précieux pour comprendre cette bascule : ils distinguent le plaisir ressenti, le liking, du désir impérieux, le wanting. On peut continuer à vouloir consommer alors même que le plaisir diminue, ou même lorsque la consommation apporte surtout du soulagement, de la honte ou de l’épuisement. C’est l’un des paradoxes les plus importants des addictions : le désir peut survivre au plaisir.


L’entourage peut parfois percevoir ces changements avant la personne concernée. Il remarque une irritabilité, un retrait, des absences, des justifications plus nombreuses, une fatigue inhabituelle, des dépenses, des oublis, une manière d’éluder certaines questions. Mais l’entourage peut aussi se tromper, s’inquiéter trop vite, ou ne pas savoir comment formuler ce qu’il observe. C’est pourquoi il est souvent préférable de ne pas chercher immédiatement une accusation ou un diagnostic, mais de créer les conditions d’un premier échange. Marlatt et Gordon (1985), dans leurs travaux sur la prévention de la rechute, ont particulièrement insisté sur l’importance de repérer les situations à risque, les automatismes, les contextes émotionnels et les premières ruptures d’équilibre avant que la conduite ne se rigidifie davantage.


Demander de l’aide ne signifie pas reconnaître une défaite. Cela ne signifie pas non plus que l’on est “addict” au sens figé du terme. Cela peut simplement vouloir dire : quelque chose m’inquiète, je ne sais pas comment l’évaluer seul, j’ai besoin d’un regard extérieur. Goodman (1990) définit l’addiction comme un processus dans lequel un comportement peut produire du plaisir ou soulager un malaise, tout en devenant progressivement difficile à contrôler et en se poursuivant malgré ses conséquences négatives. Cette définition reste utile parce qu’elle permet de sortir d’une vision morale de l’addiction. Il ne s’agit pas de faiblesse, ni de vice, ni de simple manque de volonté. Il s’agit d’un rapport devenu contraignant à une conduite, à un produit ou à un soulagement.


Il n’est pas nécessaire d’attendre que la situation devienne grave pour en parler. Au contraire, plus la demande intervient tôt, plus il est possible de clarifier la situation sans urgence, sans dramatisation excessive, et sans laisser la consommation décider seule de la suite. Un premier échange clinique sert précisément à cela : apprécier ce qui se passe, distinguer les signes préoccupants des inquiétudes passagères, comprendre la fonction de la conduite, et proposer une orientation adaptée si elle est nécessaire.


L’inquiétude n’est donc pas un diagnostic. Elle est un signal. Elle dit qu’un doute mérite d’être accueilli, formulé, examiné. Dans le champ des addictions, ce premier mouvement compte déjà : il remet de la pensée là où la conduite tend parfois à prendre toute la place.



Références

American Psychiatric Association. (2022). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5th ed., text rev.). American Psychiatric Association Publishing.


Everitt, B. J., & Robbins, T. W. (2016). Drug addiction: Updating actions to habits to compulsions ten years on. Annual Review of Psychology, 67, 23–50.


Goodman, A. (1990). Addiction: Definition and implications. British Journal of Addiction, 85(11), 1403–1408.


Koob, G. F., & Volkow, N. D. (2016). Neurobiology of addiction: A neurocircuitry analysis. The Lancet Psychiatry, 3(8), 760–773.


Marlatt, G. A., & Gordon, J. R. (1985). Relapse prevention: Maintenance strategies in the treatment of addictive behaviors. Guilford Press.


Robinson, T. E., & Berridge, K. C. (2008). The incentive sensitization theory of addiction: Some current issues. Philosophical Transactions of the Royal Society B, 363(1507), 3137–3146.


Volkow, N. D., Koob, G. F., & McLellan, A. T. (2016). Neurobiologic advances from the brain disease model of addiction. The New England Journal of Medicine, 374(4), 363–371.


World Health Organization. (2019). International classification of diseases for mortality and morbidity statistics (11th Revision).

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Il est rare qu’une conduite addictive commence par une évidence. Le plus souvent, elle s’installe dans une zone trouble, progressive, difficile à nommer. Une consommation augmente un peu. Un rituel devient plus régulier. Une personne se promet de ralentir, puis repousse ce moment. Rien ne semble encore spectaculaire, mais quelque chose insiste. Les classifications diagnostiques contemporaines, notamment le DSM-5-TR (American Psychiatric Association, 2022) et la CIM-11 (World Health Organization, 2019), rappellent qu’un trouble addictif ne se réduit pas à la quantité consommée : il se comprend aussi à partir de la perte de contrôle, de la répétition, du désir difficile à contenir, du retentissement sur la vie quotidienne et de la poursuite malgré les conséquences.


C’est souvent là que naît l’inquiétude. Non pas dans le scandale, ni dans la chute brutale, mais dans une modification presque discrète du rapport à soi. On se surprend à penser davantage au produit, au moment où l’on pourra consommer, à la manière de cacher, d’expliquer ou de justifier. On continue parfois à travailler, à parler, à sortir, à répondre aux obligations. Pourtant, intérieurement, la place prise par la consommation devient plus grande. Ce déplacement est essentiel : ce n’est pas seulement le produit qui compte, mais la place psychique, corporelle et relationnelle qu’il occupe peu à peu.


La difficulté tient au fait que les signes ne sont pas toujours visibles. Les travaux de Koob et Volkow (2016) montrent que l’addiction ne repose pas uniquement sur la recherche du plaisir, mais sur une transformation progressive des circuits de la récompense, du stress et du contrôle. Volkow et al. (2016) insistent également sur le fait que les avancées neurobiologiques ont profondément modifié la compréhension de l’addiction, en mettant l’accent sur les mécanismes cérébraux impliqués dans le craving, la perte de contrôle et la poursuite de la consommation malgré ses effets négatifs. Autrement dit, une conduite peut devenir problématique même lorsqu’elle conserve une apparence ordinaire. La personne peut continuer à fonctionner, à travailler, à donner le change, tout en sentant que la consommation devient plus difficile à déplacer. Ce qui compte, ce n’est donc pas seulement le nombre de verres, de prises, de comprimés ou d’heures passées dans un comportement. C’est la liberté qui reste autour.


Un premier repère peut être la répétition. Lorsque la consommation revient malgré les décisions prises, malgré les conséquences, malgré l’envie de faire autrement, elle mérite d’être interrogée. Everitt et Robbins (2016) décrivent ce passage progressif de l’action volontaire vers l’habitude, puis vers des formes plus compulsives de comportement. Dans la vie quotidienne, cela peut se traduire par une impression très simple : on ne fait plus seulement “par envie”, on le fait parce que cela s’impose, parce que cela revient, parce que l’on trouve chaque fois une raison de recommencer. Aujourd’hui seulement. Après cette période. Quand le travail ira mieux. Quand l’anxiété retombera. Quand je serai moins seul. Ces phrases ne sont pas des preuves d’addiction, mais elles peuvent signaler qu’un rapport de dépendance commence à s’organiser.


Un autre signe est la fonction que prend la consommation. Au départ, elle peut être associée au plaisir, à la détente, à la fête, à l’apaisement ou à la performance. Puis elle devient peu à peu une réponse. Une réponse à l’angoisse, à la fatigue, au vide, à l’ennui, à la pression, au sentiment de ne plus y arriver. Les travaux de Robinson et Berridge (2008) sont précieux pour comprendre cette bascule : ils distinguent le plaisir ressenti, le liking, du désir impérieux, le wanting. On peut continuer à vouloir consommer alors même que le plaisir diminue, ou même lorsque la consommation apporte surtout du soulagement, de la honte ou de l’épuisement. C’est l’un des paradoxes les plus importants des addictions : le désir peut survivre au plaisir.


L’entourage peut parfois percevoir ces changements avant la personne concernée. Il remarque une irritabilité, un retrait, des absences, des justifications plus nombreuses, une fatigue inhabituelle, des dépenses, des oublis, une manière d’éluder certaines questions. Mais l’entourage peut aussi se tromper, s’inquiéter trop vite, ou ne pas savoir comment formuler ce qu’il observe. C’est pourquoi il est souvent préférable de ne pas chercher immédiatement une accusation ou un diagnostic, mais de créer les conditions d’un premier échange. Marlatt et Gordon (1985), dans leurs travaux sur la prévention de la rechute, ont particulièrement insisté sur l’importance de repérer les situations à risque, les automatismes, les contextes émotionnels et les premières ruptures d’équilibre avant que la conduite ne se rigidifie davantage.


Demander de l’aide ne signifie pas reconnaître une défaite. Cela ne signifie pas non plus que l’on est “addict” au sens figé du terme. Cela peut simplement vouloir dire : quelque chose m’inquiète, je ne sais pas comment l’évaluer seul, j’ai besoin d’un regard extérieur. Goodman (1990) définit l’addiction comme un processus dans lequel un comportement peut produire du plaisir ou soulager un malaise, tout en devenant progressivement difficile à contrôler et en se poursuivant malgré ses conséquences négatives. Cette définition reste utile parce qu’elle permet de sortir d’une vision morale de l’addiction. Il ne s’agit pas de faiblesse, ni de vice, ni de simple manque de volonté. Il s’agit d’un rapport devenu contraignant à une conduite, à un produit ou à un soulagement.


Il n’est pas nécessaire d’attendre que la situation devienne grave pour en parler. Au contraire, plus la demande intervient tôt, plus il est possible de clarifier la situation sans urgence, sans dramatisation excessive, et sans laisser la consommation décider seule de la suite. Un premier échange clinique sert précisément à cela : apprécier ce qui se passe, distinguer les signes préoccupants des inquiétudes passagères, comprendre la fonction de la conduite, et proposer une orientation adaptée si elle est nécessaire.


L’inquiétude n’est donc pas un diagnostic. Elle est un signal. Elle dit qu’un doute mérite d’être accueilli, formulé, examiné. Dans le champ des addictions, ce premier mouvement compte déjà : il remet de la pensée là où la conduite tend parfois à prendre toute la place.



Références

American Psychiatric Association. (2022). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5th ed., text rev.). American Psychiatric Association Publishing.


Everitt, B. J., & Robbins, T. W. (2016). Drug addiction: Updating actions to habits to compulsions ten years on. Annual Review of Psychology, 67, 23–50.


Goodman, A. (1990). Addiction: Definition and implications. British Journal of Addiction, 85(11), 1403–1408.


Koob, G. F., & Volkow, N. D. (2016). Neurobiology of addiction: A neurocircuitry analysis. The Lancet Psychiatry, 3(8), 760–773.


Marlatt, G. A., & Gordon, J. R. (1985). Relapse prevention: Maintenance strategies in the treatment of addictive behaviors. Guilford Press.


Robinson, T. E., & Berridge, K. C. (2008). The incentive sensitization theory of addiction: Some current issues. Philosophical Transactions of the Royal Society B, 363(1507), 3137–3146.


Volkow, N. D., Koob, G. F., & McLellan, A. T. (2016). Neurobiologic advances from the brain disease model of addiction. The New England Journal of Medicine, 374(4), 363–371.


World Health Organization. (2019). International classification of diseases for mortality and morbidity statistics (11th Revision).